Note de lecture
La Peste
Comment rester décent quand la mort devient statistique et routine ? Camus ne pose pas cette question sur un champ de bataille ni dans un tribunal, mais dans une ville laide et commerçante où, un beau jour, des rats morts commencent à apparaître sur les paliers. De ce détail domestique — et non d'une catastrophe annoncée — naît l'un des romans qui ont le mieux pensé le XXᵉ siècle sur le mal, la responsabilité et l'obstination des gens ordinaires.
Un livre d'après-guerre qui déborde son époque
Publiée en 1947, deux ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, La Peste fut lue aussitôt comme une allégorie de l'Occupation et de la Résistance : l'épidémie qui enferme Oran figure le mal historique qui s'abat sur une communauté. Mais le roman déborde cette lecture d'époque. Il appartient au cycle de la révolte de Camus — après L'Étranger et Le Mythe de Sisyphe — : si le problème y était l'absurde de l'individu, il s'agit ici de la réponse collective à cet absurde. Oran n'est pas un décor exotique ; Camus la présente dès la première page comme une ville sans qualités, tournée vers le négoce, et c'est justement parce qu'elle est ordinaire qu'elle sert à montrer que la peste peut tomber sur n'importe qui.